Chapitre 3

Cette seconde, ce dixième de seconde peut-être, n'aurait jamais dû exister. Marc s'en voulait d'avoir machinalement tourné la tête à ce moment-là. L'effroi qu'il avait lu dans les yeux de Benoît à cet instant l'avait glacé à son tour.

Il avait continué son mouvement le plus naturellement possible, prolongeant son geste par une tape amicale sur l'épaule de l'homme puis se levant prestement pour interpeller un élégant serveur qui passait par là. Marc avait l'habitude de ce genre de contorsion, il savait observer les gens. C'est pour cela qu'il avait ouvert son établissement.

Il avait appris à lire sur les lèvres. Si cela n'avait pas été sans risque, il aurait même pu se vanter d'être devenu quasiment polyglotte dans cet exercice. Il savait beaucoup de chose de sa clientèle, même des choses que sa clientèle ne savait pas.

Il captait les confidences et les regards en coin, décelait les premiers émois d'une relation imminente ou les termes d'un futur contrat. En changeant la musique, en offrant un digestif, il avait déjà eu la sensation d'intervenir dans le cours des histoires qui germaient sous ses yeux. Il avait même joué à un jeu dangereux, une fois où l'ambassadeur d'Allemagne était venu dîner avec un haut responsable humanitaire - en fait un agent américain infiltré.

Mais cette fois-ci, il aurait voulu ne pas comprendre, ne pas savoir. Et surtout il aurait voulu que Benoît n'ait pas su qu'il avait compris. Ce centième de seconde n'aurait jamais dû exister. Mais il avait croisé le regard de Benoît.

Irrémédiablement.

L'ambiance était feutrée à l'Atmosphère ce soir-là, le feu crépitait joliment. On était en semaine, les clients décompressaient mollement d'un environnement afghan devenu plus éreintant qu'excitant. Certains devisaient de la nouveauté australienne sur la carte des vins, d'autres gloussaient en lisant un article de presse. Un petit groupe refaisait le monde. Léo et Florent, eux, se contentaient de repenser l'Ovalie, comme d'habitude. Mais nulle excentricité, nul éclat de voix. L'épisode de l'arrivée théâtrale de Benoît avait été digéré, à se demander même s'il avait vraiment eu lieu.

Dans la tête de Benoît, c'était le tourbillon. Passer à autre chose et aller échanger quelques anecdotes mondaines ? Il y avait tout de même une morte à quelque mètre. Terminer sa bière au plus vite et quitter les lieux ? Il remarcherait dessus, sur la morte. Tenter, malgré tout, de parler à Marc ? Il n'y avait pas meilleure idée pour finir sa nuit en prison. Crier, alors, crier de tout son cur, de tout son corps, comme le jour de la mort de sa mère ?

Son for intérieur hurlait, mais personne ne le remarquait. Même Marc semblait éviter soigneusement son périmètre. Benoît était seul sur son tabouret de bar, invisible ou infréquentable.

Machinalement, il se passa la main dans les cheveux, sur son éternelle barbe de trois jours. Il raidit son corps qui le tiraillait, tendit les jambes jusqu'au bout des orteils. Il jeta un coup d'il à ses chaussures boueuses, au bas de son pantalon lui aussi souillé. Une tache jaune attira son regard embrumé : un bout de post-it s'était collé à ses basques.

Son sang ne fit qu'un tour. Il se pencha pour décrocher ce bout de papier qui ne pouvait pas être anodin. Il n'y avait que quelques mots d'écrits, mais dans une calligraphie très particulière. Pas de l'art, non, une écriture finalement assez simple. Mais particulière, de celle que l'on pourrait reconnaître si on devait identifier l'auteur. « 19h : Dany (CD) » Et en dessous, en un peu plus gros et d'une autre couleur, toujours avec ce style reconnaissable  : « Ne pas r » Le papier était déchiré dans la largeur. Benoît, lui, se liquéfiait.

Christophe s'approcha alors gaillardement, une chope dans une main et un plateau d'échec dans l'autre.

« Bah alors, vieux, t'en fais une tête d'enterrement », lança-t-il à la cantonade.

Il ne s'arrêta pas.

Benoît était tétanisé, un relent de crampe dans le mollet. Il ne voulait même plus crier pour que toute cette mascarade s'arrête. Il ne voulait plus enterrer les morts, ne se souciait pas du post-it qu'il serrait entre ses doigts. Il souhaitait juste disparaître, ne plus exister, ne jamais avoir vécu.

Il avait besoin d'air. Il termina sa bière d'une interminable gorgée, laissant de grosses gouttes perler sur son menton et fit un signe à Enayat pour qu'une ligne soit ajoutée à sa note. Il se leva pour partir.

Une sorte de conscience le rappela. Il ne savait pas ce qui l'attendait dehors, traqué par des démons qui ne pouvaient pas n'être qu'intérieurs. Alors il fit demi-tour et héla le barman afghan.

« Enayat, je vais te payer ce soir.

•  La bière ?

•  Non, tout. Je veux tout payer. »

Le total de ses consommations du mois dépassait largement le contenu de son portefeuille. Il se sentit bête quelques secondes et bredouilla des excuses inutiles. Enayat, qui ne s'émouvait plus des comportements étranges de ces internationaux usant de L'Atmosphère comme d'une bulle, était déjà reparti. Une nouvelle cliente s'était accoudée au comptoir, une blonde aux cheveux courts. Une blonde qui, s'il avait pu l'oublier l'espace de quelques secondes, ramena Benoît de façon brutale à son drame inavouable.

Il se retourna sans ménagement pour quitter l'endroit au plus vite, manquant de renverser un tabouret puis percutant un arbre. Il allait s'engager dans la petite allée bordée de fleur quand une main ferme se posa sur lui.

Marc était là, le fixant si intensément cette fois-ci que toute fuite était impossible. D'une voix hésitante mais douce, il lui glissa :

« J'ai compris que c'était toi Tu as toute mon admiration, il fallait que je te le dise Et je comprends bien que je ne peux le dire qu'à toi. Je sais tenir un secret. »

à suivre...