Chapitre 9

Benoît eut une quinte de toux. Son visage cramoisi était maintenant assorti aux murs de la pièce. Et ces murs fondaient sur lui comme une coulée de sang. Il était dans une belle panade, une fatalité qu’il avait pressentie depuis si longtemps qu’elle n’aurait pas dû l’accabler.
Il était parfaitement accablé.
Dans ces moments-là, la communauté kaboulie savait se recentrer. Plusieurs questions étaient en suspens, mais il fallait prendre les choses avec méthode. Thomas se rassit et invita Benoît à le faire, avec toute l’autorité conférée par sa position diplomatique. « Marc, va vérifier que tout va bien dans le restaurant et reviens le plus vite possible. Demande à ton serveur de rester dans les parages », ordonna-t-il d’un ton résolu.
Il sortit un carnet et lista les priorités. D’abord, localiser Judith. Pour cela, téléphoner à sa mission. En cas d’échec, savoir où et quand Ahmed avait trouvé le portable ; en savoir plus sur la voiture interceptée. Dans un autre temps, connaître les raisons pour lesquelles la jeune femme était allée à la fabrique clandestine.
Aucun des deux n’avait sur lui le numéro de Médecins pour la liberté, ces French doctors-là n’étaient pas des plus sociables. « Ca commence bien… » Fort de ce mauvais démarrage, on divisa les tâches : Benoît ne devait pas avoir de mal à obtenir cette information, ou alors il ne méritait pas sa carte de presse. Thomas allait activer ses contacts pour en savoir plus sur l’opération de police – il avait l’immense mérite de parler le perse, certes avec un fort accent iranien. Marc devait cuisiner son garde pour en savoir un maximum.
Chacun avait ses raisons de penser que l’affaire était grave. Et si on devait rigoler de tant d’affolement dans quelques minutes, et bien c’était tant mieux. Mais Benoît ne pourrait plus jamais rigoler de sa vie : sa conduite était injustifiable et il en était déjà à se demander par quelle juridiction il serait condamné.
Voyant les deux autres s’empresser, il se ressaisit pour se concentrer sur sa tâche. Il obtint rapidement les numéros de la guest house et du bureau. Une voix de femme répondit au second.
« Allô Judith !!??
- Non, c’est Marie, Judith est partie il n'y a pas longtemps. C’est Nicolas ?
- Non, c’est Benoît, le journaliste, je suis déjà venu dans vos bureaux.
- Ah oui, je me rappelle, tu étais…
- Excuse-moi Marie, mais je cherche Judith, et elle répond pas à son portable. Elle est partie il y a longtemps ? J’avais rendez-vous avec elle…
- Très bien… Elle reste très discrète sur ses rendez-vous nocturnes… mais t’en fais pas, elle devrait arriver.
- Mais elle est partie quand bordel !
- Où là, on se calme.
- Dés… Désolé. Elle est partie quand, s’il te plait.
- Bon, je vais regarder sur le panneau. Ne quitte pas un instant. »
Thomas revint à ce moment dans la salle. Ne voyant pas Benoît sauter au plafond, il ne prit même pas la peine de demander le résultat de ses recherches. Il annonça une bonne et une mauvaise nouvelle : il n’y avait pas de femme dans la voiture interceptée. Mais il y avait du sang, que la police scientifique britannique allait analyser si on ne retrouvait pas Judith dans l’heure.
« Moi aussi, je crois bien que j’ai trouvé du sang !, lança Marc, entre-temps revenu de ses investigations, Ahmed a trouvé le portable dans le fossé devant le restaurant, il y a quelques minutes. Et je suis pas spécialiste, et encore moins à la lampe torche, mais il me semble bien que c’est du sang qu’il y a à cet endroit… »
Thomas et Marc se retournèrent d’un même élan vers Benoît. Il était leur dernier espoir que tout cela ne soit que mascarade. Dérouté par ces deux regards qu’il considérait comme inquisiteur, il remit son combiné à l’oreille et leur intima maladroitement d’attendre.
« Allô Benoît, tu es toujours là ?
- Oui, je t’écoute…
- Judith est partie il y a une grosse heure. Le chauffeur l’a déposée à Hadji Yacoub, où une autre voiture l’attendait. Il ne sait pas où elle allait.
- Ah bon… Ben merci. »
Et il raccrocha aussi sec, sans donner plus d’explication à Marie. Les deux autres étaient consternés mais bien vite une agitation dans le jardin les arracha à leur torpeur. Déjà un homme en uniforme était dans l’encablure de la porte du Lounge. D’une voix rocailleuse et dans un anglais hésitant, il tonna : « Mister Hugaut, you are under arrest. »

à suivre...